Du dépôt judiciaire enregistré le 17 septembre 2026 dans l’affaire Saad al‑Jabri à l’enquête désormais confiée à un juge d’instruction français sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, les procédures s’accumulent autour de Mohammed ben Salmane et de l’appareil d’État saoudien. Protégé aux États-Unis par son statut de Premier ministre, le prince héritier n’a jamais été innocenté sur le fond. Pendant que Riyad promet six milliards d’euros d’investissements en France et déploie ses représentants religieux en Europe, les dossiers judiciaires, les témoignages de dissidents et les condamnations prononcées contre le royaume racontent une autre histoire : celle d’un pouvoir qui cherche à convertir son argent en respectabilité.
Le 17 septembre 2026, un dossier américain toujours vivant
L’acte enregistré le 17 septembre 2026 devant le tribunal fédéral du district de Columbia n’est pas un nouveau jugement condamnant Mohammed ben Salmane. Il s’agit d’une réponse déposée dans le cadre des requêtes actuellement examinées par le tribunal. Cette précision procédurale est essentielle, mais elle ne signifie nullement que l’affaire Saad al‑Jabri serait terminée. La procédure se poursuit autour de deux anciens collaborateurs de premier plan du prince héritier, Bader Alasaker et Saud al‑Qahtani, et des demandes visant à obtenir des informations sur leurs communications avec des personnes situées aux États-Unis.
La Cour d’appel fédérale a autorisé ces investigations limitées après avoir estimé, le 9 juillet 2024, que le tribunal de première instance avait eu tort de refuser toute recherche de preuves concernant ces échanges. Le registre de l’affaire Aljabri montre que les parties continuent de se battre sur l’étendue des documents communicables et sur les rattachements de l’opération alléguée au territoire américain. L’enjeu est décisif : déterminer si des proches de Mohammed ben Salmane ont utilisé des relais, des étudiants ou des structures établies aux États-Unis pour localiser un ancien haut responsable saoudien que Riyad voulait ramener — ou faire disparaître.
Saad al‑Jabri, le dépositaire de secrets que Riyad voulait récupérer
Saad al‑Jabri a travaillé pendant trente-neuf ans au cœur de l’appareil sécuritaire saoudien. Spécialiste du contre-terrorisme et conseiller de Mohammed ben Nayef, ancien ministre de l’Intérieur et ancien prince héritier, il entretenait des relations étroites avec les services de renseignement occidentaux, notamment américains. Il connaissait les réseaux, les méthodes et les équilibres internes de la monarchie. Lorsque Mohammed ben Salmane a évincé Mohammed ben Nayef pour s’emparer du titre de prince héritier en juin 2017, al‑Jabri est devenu à la fois un témoin dangereux, un détenteur d’informations sensibles et l’un des derniers représentants de l’ancien centre de pouvoir.
Craignant pour sa sécurité, il avait quitté l’Arabie saoudite pour la Turquie le 17 mai 2017. Face aux pressions exercées pour obtenir son retour, il s’est ensuite réfugié au Canada, où il est arrivé le 12 septembre 2017. Selon sa plainte, Mohammed ben Salmane et son entourage auraient multiplié les moyens de coercition : messages exigeant son retour, interdiction faite à deux de ses enfants de quitter le royaume, suppression d’une bourse d’études accordée à un autre fils, demande de notice rouge auprès d’Interpol et pressions sur les pays susceptibles de l’accueillir.
La Cour d’appel fédérale américaine a également résumé les accusations concernant l’utilisation de la fondation MiSK, créée par Mohammed ben Salmane, pour mobiliser un réseau d’étudiants saoudiens aux États-Unis. Des informations auraient été obtenues auprès de proches d’al‑Jabri vivant en Amérique, permettant au pouvoir saoudien de découvrir qu’il se trouvait au Canada.
Le “Tiger Squad” et l’opération présumée de Toronto
Le point le plus grave de la plainte concerne une opération qui aurait été lancée en octobre 2018, moins de deux semaines après l’assassinat de Jamal Khashoggi. Saad al‑Jabri affirme qu’une équipe appartenant au « Tiger Squad », composée de membres des services de renseignement, de militaires et de spécialistes médico-légaux, a été envoyée au Canada pour le tuer.
Selon le récit reproduit par la justice américaine, les agents auraient tenté d’entrer séparément sur le territoire canadien en se présentant comme de simples touristes. Les contrôles frontaliers auraient révélé la présence de matériel médico-légal et de photographies montrant que plusieurs voyageurs prétendant ne pas se connaître appartenaient au même groupe. Un seul aurait été autorisé à entrer, faisant échouer l’opération présumée.
Al‑Jabri soutient également qu’une fatwa autorisant sa mise à mort aurait été obtenue en mai 2020 et qu’un nouveau projet, passant par les États-Unis, aurait été envisagé. Une agence canadienne de sécurité l’aurait averti d’une menace « crédible et imminente ». La menace aurait été considérée comme suffisamment sérieuse pour qu’une équipe d’intervention soit placée devant son domicile et qu’il lui soit demandé d’annuler ses déplacements et ses réunions.
Ces accusations n’ont pas encore été jugées au fond. Elles ne peuvent donc être présentées comme une condamnation définitive. Mais elles ne sont ni vagues ni anonymes : elles figurent dans une plainte de 179 pages, comportant 414 paragraphes, dont la Cour d’appel a estimé que certains éléments justifiaient une véritable recherche de preuves.
L’immunité de Mohammed ben Salmane : une protection, jamais un acquittement
Mohammed ben Salmane a échappé à cette procédure grâce à sa nomination comme Premier ministre d’Arabie saoudite, intervenue le 27 septembre 2022. Quelques semaines plus tard, dans l’affaire introduite par Hatice Cengiz, la fiancée de Jamal Khashoggi, l’administration de Joe Biden a officiellement indiqué à la justice américaine qu’un chef de gouvernement étranger en exercice bénéficiait d’une immunité de statut.
Le 9 juillet 2024, la Cour d’appel a appliqué cette doctrine au dossier al‑Jabri. Elle a confirmé le rejet des demandes visant personnellement Mohammed ben Salmane parce qu’il occupait la fonction de Premier ministre. L’arrêt précise que cette immunité s’applique indépendamment de la substance des accusations. Il ne s’agit donc pas d’une immunité parlementaire, mais d’une protection attachée à la fonction de chef de gouvernement reconnu par l’exécutif américain.
Aucun tribunal américain n’a conclu que les accusations de Saad al‑Jabri étaient fausses. Aucun procès n’a établi l’innocence de Mohammed ben Salmane. Aucun juge n’a entendu l’ensemble des témoins, confronté les communications et reconstitué une éventuelle chaîne de commandement. Le prince a été soustrait à l’examen judiciaire en raison de son statut diplomatique, non blanchi par une décision sur les faits. L’immunité ferme provisoirement la porte du tribunal ; elle n’efface ni les accusations ni les questions restées sans réponse.
La France ouvre un nouveau front judiciaire dans l’affaire Khashoggi
La situation judiciaire du prince héritier ne se limite plus aux États-Unis. Le 11 mai 2026, la cour d’appel de Paris a déclaré recevables les plaintes déposées par TRIAL International et Reporters sans frontières concernant l’assassinat de Jamal Khashoggi. Le 16 mai, le Parquet national antiterroriste a confirmé la désignation d’un juge d’instruction chargé d’enquêter sur des faits qualifiés de torture et de disparition forcée.
L’ouverture de cette information judiciaire ne signifie pas que Mohammed ben Salmane est mis en examen ni qu’un mandat d’arrêt a été délivré contre lui. Elle permet cependant à un magistrat indépendant de rechercher des preuves, d’entendre des témoins et d’examiner les responsabilités dans une opération exécutée à l’étranger. Comme le rapporte Reuters, ce dossier constitue un nouveau front judiciaire après l’arrêt du procès turc et le rejet, pour cause d’immunité, de la plainte civile américaine.
Cette enquête française est politiquement sensible. Elle s’ouvre au moment même où Paris accueille Mohammed ben Salmane, négocie des investissements avec le fonds souverain saoudien et présente Riyad comme un partenaire économique incontournable. Elle pose une question simple : la puissance financière d’un État doit-elle déterminer jusqu’où la justice peut enquêter sur les crimes attribués à ses agents ?
Khashoggi : les conclusions américaines désignent le sommet du pouvoir
Jamal Khashoggi a été tué et démembré le 2 octobre 2018 à l’intérieur du consulat saoudien d’Istanbul. Son corps n’a jamais été retrouvé. Plusieurs membres de l’équipe envoyée en Turquie appartenaient aux structures sécuritaires saoudiennes et certains étaient liés à l’entourage du prince héritier.
Dans une évaluation déclassifiée le 26 février 2021, la communauté américaine du renseignement a conclu que Mohammed ben Salmane avait approuvé une opération visant à capturer ou à tuer le journaliste. Le document officiel, publié par le Directeur du renseignement national américain, souligne le contrôle exercé par le prince sur les organisations sécuritaires et l’improbabilité qu’une opération de cette ampleur ait pu être menée sans son autorisation.
La rapporteuse spéciale des Nations unies Agnès Callamard avait auparavant établi la responsabilité de l’État saoudien dans une exécution extrajudiciaire préméditée et relevé l’existence d’éléments crédibles justifiant une enquête sur la responsabilité de hauts dirigeants, dont Mohammed ben Salmane. Celui-ci nie avoir ordonné le meurtre, tout en ayant reconnu qu’il s’était produit « sous sa responsabilité » de dirigeant. Il n’a pas été condamné pénalement. Mais entre une absence de condamnation obtenue dans un contexte d’immunités et de rapports de force diplomatiques, et une véritable déclaration d’innocence, la différence est fondamentale.
Houssam Al‑Assiri, un nouveau témoignage venu de l’intérieur
Un autre nom est apparu publiquement en août 2026 : celui de l’ingénieur saoudien Houssam Al‑Assiri. Dans une vidéo publiée le 31 août sur son compte X, @eng_hossam1992, il affirme avoir échappé à une tentative de « liquidation » dans une villa du quartier diplomatique de Riyad, à proximité des ambassades des Philippines et de Jordanie.
Al‑Assiri relie cette tentative présumée aux informations sensibles qu’il dit détenir ainsi qu’à ses relations antérieures avec des personnalités et des structures du pouvoir saoudien. Il demande aux autorités d’examiner les preuves supplémentaires qu’il affirme pouvoir communiquer et de reconstituer ses déplacements à Riyad le 22 juin 2026. Dans ses publications ultérieures, il dit avoir conservé des éléments afin que d’autres ne puissent pas, selon ses termes, écrire à sa place le récit de sa disparition ou justifier sa mort après coup.
À ce jour, ces déclarations constituent le témoignage public de l’intéressé. Elles ne sont pas corroborées par une enquête judiciaire indépendante rendue publique et ne permettent pas d’attribuer une responsabilité personnelle à Mohammed ben Salmane. Mais elles appellent précisément ce qui manque trop souvent dans ce type de dossier : une enquête, une conservation des données numériques, l’identification des propriétaires et occupants de la villa, l’examen des caméras du quartier diplomatique et la vérification des déplacements mentionnés par le témoin.
Pris isolément, ce récit reste une accusation à établir. Placé à côté des affaires Khashoggi, al‑Jabri, Omar Abdulaziz et Ghanem al‑Masarir, il renforce l’urgence d’enquêter sur les méthodes employées contre ceux qui disent connaître les secrets du pouvoir saoudien.
Pegasus, agressions et menaces : la répression au-delà des frontières
Le cas de Ghanem al‑Masarir offre un précédent particulièrement important parce qu’il a, lui, donné lieu à une décision judiciaire sur le fond. Ce dissident et vidéaste saoudien réfugié au Royaume-Uni affirmait que deux de ses téléphones avaient été infectés par le logiciel espion Pegasus et que son agression, en août 2018 près de Harrods à Londres, avait été organisée pour le faire taire.
Le 26 janvier 2026, la Haute Cour britannique a conclu qu’il existait une base convaincante pour attribuer le piratage et l’agression à l’Arabie saoudite ou à ses agents. Le royaume a été condamné à lui verser plus de trois millions de livres sterling. L’expertise technique avait relié les infections à une infrastructure de Pegasus appelée « Operator KINGDOM », dont les cibles connues présentaient toutes un lien avec les intérêts du pouvoir saoudien.
Parmi ces cibles figurait également Omar Abdulaziz, dissident installé au Canada et proche de Jamal Khashoggi. Ses communications ont été compromises alors qu’il échangeait avec le journaliste sur des projets de mobilisation numérique. Là encore, chaque dossier possède ses propres faits et son propre niveau de preuve. Leur accumulation révèle néanmoins une méthode : identifier les critiques, cartographier leurs relations, infiltrer leurs téléphones, faire pression sur leurs familles et, dans les cas les plus graves, préparer ou exécuter des opérations physiques hors du royaume.
Six milliards d’euros en France : un projet annoncé n’est pas un investissement réalisé
C’est dans ce contexte que doit être examinée l’annonce de six milliards d’euros concernant trois parcs de loisirs à Cergy-Pontoise, près de Paris. Présenté le 24 août 2026 par Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane comme un projet exceptionnel susceptible de créer 22 000 emplois, l’ensemble serait financé par Qiddiya Investment Company, filiale du Public Investment Fund saoudien.
Mais les chiffres spectaculaires ne doivent pas être confondus avec de l’argent effectivement investi. En septembre 2026, le projet restait à un stade préliminaire. Aucun calendrier officiel n’avait été publié, les autorisations administratives et environnementales n’étaient pas acquises et Qiddiya ne détenait même pas encore les droits permettant d’exploiter l’univers Dragon Ball envisagé pour l’un des parcs. Un grand débat public ne devait être organisé que l’année suivante. Selon l’enquête du Monde, le projet pourrait nécessiter huit à dix ans avant une éventuelle réalisation.
Il est donc impossible d’affirmer aujourd’hui que six milliards d’euros seront effectivement injectés dans l’économie française. L’annonce constitue une promesse politique et un projet à instruire, non un chèque déposé dans les comptes publics. Les 22 000 emplois annoncés relèvent également d’une projection qui dépendra du financement final, des licences commerciales, des infrastructures de transport, des procédures foncières, des décisions environnementales et de l’évolution des relations diplomatiques.
Pour Emmanuel Macron, dont le second mandat s’achèvera en 2027 et qui ne peut constitutionnellement briguer immédiatement un troisième mandat consécutif, cette annonce nourrit un récit de puissance économique et d’attractivité internationale. Pour Mohammed ben Salmane, elle offre une scène européenne prestigieuse permettant de remplacer les images du consulat d’Istanbul par celles de grands projets, d’emplois et de divertissement. Les intérêts des deux présidences se rejoignent ainsi dans une communication dont la réalisation matérielle reste à démontrer.
Le PIF, instrument économique et outil de réhabilitation politique
Le Public Investment Fund n’est pas un investisseur ordinaire. Il est présidé par Mohammed ben Salmane et se trouve au cœur de Vision 2030, le programme destiné à préparer l’après-pétrole. Ses investissements internationaux constituent également un instrument de politique étrangère et de légitimation du prince.
Human Rights Watch estime que les placements du fonds servent à obtenir des soutiens étrangers moins critiques et à neutraliser l’attention portée aux violations des droits humains. Le PIF a par ailleurs été associé à l’affaire Khashoggi par l’intermédiaire de Sky Prime Aviation, dont deux avions ont transporté à Istanbul des membres de l’équipe saoudienne impliquée dans l’assassinat. Le rapport du Monde sur l’influence du fonds rappelle également ses liens économiques avec le circuit LIV Golf et avec Affinity Partners, le fonds de Jared Kushner qui a reçu environ deux milliards de dollars du PIF.
Cette stratégie est souvent qualifiée de sportswashing ou de reputation washing. Elle consiste à déplacer le regard : du prisonnier vers le stade, du dissident espionné vers le parc de loisirs, de Khashoggi vers les contrats, des exécutions vers les conférences sur la tolérance. L’objectif n’est pas seulement de gagner de l’argent, mais de rendre politiquement coûteuse toute critique du régime.
Vision 2030 : des résultats réels, mais aussi une sévère contrainte financière
Présenter l’Arabie saoudite comme un État sans argent ou comme une économie déjà effondrée serait excessif. Le Fonds monétaire international a constaté en juillet 2026 une croissance de 4,6 % en 2025, une inflation inférieure à 2 %, des réserves de change confortables et un secteur bancaire disposant encore de solides coussins financiers. Riyad conserve des ressources considérables.
Mais cette puissance financière n’est pas illimitée. Le royaume reste fortement dépendant du pétrole, alors qu’il finance simultanément Neom, l’Exposition universelle de 2030, la Coupe du monde de 2034, des infrastructures touristiques et une multitude de projets de prestige. Le bénéfice net du PIF a chuté de 60 % en 2024. Le fonds a dû inscrire une dépréciation d’environ huit milliards de dollars sur plusieurs mégaprojets, notamment en raison des dépassements de coûts, des retards et de la révision des ambitions initiales. Neom et d’autres programmes ont été réduits, repoussés ou reconfigurés.
Vision 2030 ne s’est donc pas effondrée, mais elle subit un rappel brutal des réalités budgétaires. Dans ce contexte, toute promesse de six milliards d’euros en Europe doit être évaluée à partir des contrats définitifs, des garanties financières, du calendrier des versements et du commencement réel des travaux — non à partir d’une conférence de presse.
Mohammed al‑Issa en Belgique : la diplomatie de la respectabilité religieuse
La venue annoncée en Belgique, le 2 octobre 2026, de Mohammed ben Abdelkarim al‑Issa constitue l’autre face de cette stratégie d’influence. Ancien ministre saoudien de la Justice de 2009 à 2015, il dirige depuis 2016 la Ligue islamique mondiale. Son programme prévoit une réception par le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot.
Al‑Issa se présente désormais comme un promoteur du dialogue interreligieux, de la modération et de la coexistence. Il a notamment conduit une délégation musulmane à Auschwitz et multiplié les rencontres avec des dirigeants religieux et politiques occidentaux. Cette évolution mérite d’être constatée. Mais elle ne peut conduire à effacer son passé institutionnel à la tête du ministère saoudien de la Justice.
Les années civiles recouvrant son mandat ont été marquées par des centaines d’exécutions, des condamnations prononcées à l’issue de procédures dénoncées comme inéquitables, des châtiments corporels et la poursuite d’opposants et de défenseurs des droits humains. L’enjeu n’est pas de prétendre qu’un ministre de la Justice aurait personnellement prononcé chaque sentence ou manié le sabre des exécutions. Il s’agit de demander quel rôle politique et institutionnel il a joué dans un système judiciaire dont les pratiques étaient déjà massivement critiquées.
La situation ne s’est d’ailleurs pas améliorée sous Mohammed ben Salmane. Amnesty International a recensé au moins 345 exécutions en 2024, puis 356 en 2025, un nouveau record. Des personnes ont été exécutées pour des infractions non violentes liées aux stupéfiants, et au moins deux hommes pour des faits qui leur étaient reprochés alors qu’ils étaient mineurs. Le rapport mondial d’Amnesty sur la peine de mort contredit directement le récit officiel d’une monarchie qui aurait limité la peine capitale aux crimes les plus graves.
Recevoir Mohammed al‑Issa n’est donc pas un geste diplomatique neutre. Une démocratie peut dialoguer avec un représentant saoudien, mais elle doit le faire publiquement, en exposant les questions qui fâchent : combien de condamnés exécutés après des procès sans garanties suffisantes ? Quel accès réel à un avocat ? Quel recours contre les aveux obtenus sous la contrainte ? Pourquoi les défenseurs des droits humains restent-ils emprisonnés ? Pourquoi le nombre d’exécutions atteint-il des records au moment même où le royaume finance des campagnes internationales sur la tolérance ?
La Belgique et l’Europe doivent choisir entre diplomatie et complaisance
La Belgique prépare parallèlement une importante mission économique en Arabie saoudite. Cette convergence entre diplomatie religieuse, échanges économiques et rapprochement politique montre que Riyad ne cherche pas seulement des partenaires commerciaux : le royaume construit une architecture d’influence capable de transformer les contrats, les investissements, les événements culturels et les rencontres interreligieuses en instruments de normalisation.
La question n’est pas de refuser tout dialogue avec l’Arabie saoudite. Elle est de déterminer les conditions de ce dialogue. Recevoir les représentants d’un pouvoir autoritaire sans évoquer publiquement les exécutions, les prisonniers politiques, l’espionnage des dissidents et les procédures judiciaires étrangères revient à offrir une respectabilité sans contrepartie. Les photographies officielles deviennent alors une monnaie diplomatique que Riyad peut utiliser pour montrer à sa population et au monde que les démocraties occidentales ont définitivement tourné la page de Khashoggi.
Une politique étrangère crédible devrait au contraire exiger des réponses : coopération avec le juge d’instruction français, transparence sur l’assassinat de Khashoggi, protection des enfants de Saad al‑Jabri, enquête indépendante sur les déclarations de Houssam Al‑Assiri, fin de la surveillance illégale des opposants, publication des jugements et moratoire sur les exécutions.
Un prince protégé, mais de plus en plus cerné par les dossiers
Mohammed ben Salmane ne comparaît actuellement devant aucune juridiction pénale internationale. Il bénéficie encore des protections que lui confèrent sa fonction, la puissance financière du royaume et l’importance stratégique du pétrole saoudien. Mais il est désormais confronté à plusieurs espaces judiciaires qui se répondent : la procédure al‑Jabri aux États-Unis, l’instruction française sur Khashoggi, la condamnation civile du royaume dans l’affaire al‑Masarir et les enquêtes techniques sur l’utilisation de Pegasus contre des dissidents.
Ces affaires ne prouvent pas toutes les mêmes faits et n’ont pas toutes la même valeur judiciaire. Certaines reposent sur des décisions définitives, d’autres sur des évaluations de renseignement, des expertises numériques ou des témoignages qui doivent encore être corroborés. Ensemble, elles dessinent cependant un tableau cohérent : celui d’un appareil de pouvoir qui ne tolère ni les témoins encombrants, ni les critiques indépendantes, ni les anciens serviteurs devenus incontrôlables.
L’argent permet d’acheter des avions, des clubs, des compétitions, des parcs de loisirs et des campagnes de communication. Il permet d’obtenir des audiences, des sourires officiels et parfois le silence des alliés. Il ne transforme pas une immunité en innocence et ne fait pas disparaître les dossiers judiciaires.
Le véritable test pour la France, la Belgique et leurs partenaires européens ne sera pas le nombre de milliards annoncés. Il sera leur capacité à recevoir les dirigeants saoudiens sans renoncer à poser publiquement les questions auxquelles Riyad refuse toujours de répondre.

By The European Times | Created at 2026-09-20 10:55:07 | Updated at 2026-09-20 13:22:24
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