Guerre au Soudan : al-Burhane, armes chimiques, islam politique et accusations contre les Émirats arabes unis

By The European Times | Created at 2026-09-06 20:56:37 | Updated at 2026-09-27 00:17:59 2 weeks ago

Derrière la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide se joue une confrontation régionale impliquant l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’I…

Derrière la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide se joue une confrontation régionale impliquant l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Iran, la Turquie, la Russie et plusieurs réseaux armés transnationaux. Pourtant, le débat international se concentre principalement sur les accusations visant les Émirats arabes unis. Une lecture plus complète impose d’examiner également les armes chimiques attribuées à l’armée, les soutiens étrangers du général Abdel Fattah al-Burhane et le retour militaire des islamistes de l’ancien régime d’Omar el-Béchir.

Le Soudan, un pays sacrifié dans une guerre devenue internationale

Ce qui se déroule au Soudan n’est plus une simple guerre entre deux généraux. C’est un effondrement national, une guerre par procuration entre puissances étrangères et une bataille internationale de communication dans laquelle certaines interventions sont dénoncées quotidiennement tandis que d’autres restent curieusement reléguées au second plan. Depuis avril 2023, les Forces armées soudanaises, les SAF, commandées par le général Abdel Fattah al-Burhane, affrontent les Forces de soutien rapide, les FSR, dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemetti. Cette guerre a provoqué le déplacement de quelque 13 à 14 millions de personnes. En 2026, environ 33,7 millions de Soudanais ont besoin d’une assistance humanitaire et plusieurs régions du Darfour et du Kordofan ont connu des conditions de famine. Les statistiques documentées font état de dizaines de milliers de morts, mais certaines estimations reprises par le Washington Post évoquent jusqu’à 150 000 victimes. Le bilan réel pourrait être encore plus lourd, car personne ne comptabilise avec précision ceux qui meurent de faim, de maladie, de l’effondrement des hôpitaux ou de l’impossibilité d’accéder aux médicaments.

Au milieu de cette catastrophe, une question demeure insuffisamment posée : pourquoi le débat international se concentre-t-il presque exclusivement sur les accusations visant les Émirats arabes unis, alors que le camp d’al-Burhane dispose lui aussi d’un vaste système de soutiens extérieurs ? Pourquoi l’origine supposée d’une arme employée par les FSR provoque-t-elle immédiatement une mobilisation contre Abou Dhabi, tandis que les drones iraniens, les contrats militaires turcs, l’appui égyptien, l’alignement saoudien et la réapparition des réseaux islamistes sont rarement réunis dans une même analyse ?

Il ne s’agit pas de nier les atrocités imputées aux FSR. Les massacres à caractère ethnique, les violences sexuelles, les pillages, les déplacements forcés et les attaques contre les civils, particulièrement au Darfour, sont documentés et doivent faire l’objet de poursuites. Mais condamner les crimes d’un camp ne saurait justifier l’occultation de ceux de l’autre, encore moins la présentation de l’armée soudanaise comme une institution neutre et naturellement légitime.

Al-Burhane ne dirige pas une armée politiquement neutre

Présenter les SAF comme une armée républicaine ordinaire, simplement engagée dans la défense de l’État, revient à effacer une grande partie de l’histoire récente du Soudan. Pendant trente ans, le régime d’Omar el-Béchir a transformé l’armée, les services de renseignement, l’administration, les banques et une partie de l’économie en piliers d’un système autoritaire imprégné d’islam politique. Sous ce régime, les guerres menées contre les populations périphériques, la répression intérieure et les campagnes conduites au Darfour ont provoqué des centaines de milliers de morts et le déplacement de millions de personnes. Al-Béchir est recherché par la Cour pénale internationale pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Son pouvoir avait accueilli Oussama ben Laden dans les années 1990 et fait du Soudan un carrefour pour différents réseaux islamistes transnationaux.

Al-Burhane n’est pas la copie exacte d’al-Béchir et se présente comme un militaire sans affiliation idéologique. Mais l’institution qu’il commande n’a jamais été entièrement débarrassée des structures de l’ancien régime. La guerre leur a même offert une occasion historique de se reconstituer. Une enquête de Reuters a documenté le retour organisé de cadres du Parti du Congrès national d’al-Béchir et du mouvement islamiste soudanais aux côtés de l’armée. Des dirigeants islamistes revendiquent leur contribution aux victoires des SAF, tandis que leurs réseaux ont participé au recrutement de milliers de combattants et à l’entraînement de nombreux volontaires. Plusieurs personnalités liées à l’ancien système ont également retrouvé une influence dans les territoires administrés par les autorités de Port-Soudan.

La question déterminante n’est donc pas seulement de savoir si al-Burhane appartient personnellement aux Frères musulmans. Elle consiste à identifier les forces dont dépend son appareil militaire et celles qui pourraient réclamer leur part du pouvoir en cas de victoire. Une armée qui s’appuie sur des brigades idéologiques et sur les réseaux d’un ancien régime islamiste ne devient pas politiquement neutre parce que son commandant porte l’uniforme officiel de l’État.

Le coup d’État qui a détruit la transition démocratique

Al-Burhane n’est pas arrivé au pouvoir pour sauver une transition civile menacée par les FSR. En octobre 2021, il a conduit, avec Hemetti, le coup d’État qui a interrompu la transition engagée après la chute d’al-Béchir. Les deux hommes étaient alors partenaires. Ils ont contribué ensemble à neutraliser les civils, à arrêter des responsables politiques et à restaurer la domination des appareils militaires sur l’État.

Leur alliance s’est brisée lorsqu’il a fallu déterminer qui commanderait, à quel rythme les FSR seraient intégrées dans l’armée et lequel des deux généraux contrôlerait finalement le pays, ses institutions, ses ressources minières et ses circuits économiques. La guerre actuelle n’oppose donc pas un putschiste à un défenseur historique de la démocratie. Elle oppose les deux principaux bénéficiaires armés de l’échec de la transition soudanaise.

Cette réalité n’efface aucun des crimes attribués aux FSR. Elle interdit cependant de blanchir politiquement le commandement des SAF au seul motif qu’il contrôle les institutions reconnues de Port-Soudan. La reconnaissance internationale d’une administration n’efface ni les responsabilités de ses dirigeants ni la nature des groupes armés qui combattent sous sa bannière.

Les armes chimiques : l’accusation que le monde préfère oublier

L’un des éléments les plus graves concerne l’emploi d’armes chimiques par l’armée soudanaise. En janvier 2025, le Washington Post, confirmant une information initialement rapportée par le New York Times, a révélé que les services de renseignement américains estimaient que les SAF avaient utilisé des armes chimiques à au moins deux reprises. Ces informations sont apparues au moment où Washington sanctionnait personnellement al-Burhane, en considérant que ni celui-ci ni Hemetti n’étaient aptes à diriger un futur Soudan pacifique. Le Washington Post a rendu compte de ces évaluations américaines.

En mai 2025, les États-Unis ont formellement conclu que le gouvernement soudanais avait employé des armes chimiques au cours de l’année 2024 et annoncé de nouvelles sanctions. En septembre 2026, un dossier composé de photographies, de vidéos, de communications et de documents a été présenté comme démontrant que les SAF avaient développé des capacités chimiques, réalisé des essais et constitué un stock clandestin avant de chercher à le dissimuler. Ces nouveaux éléments ont été détaillés par The National.

Une enquête internationale indépendante demeure indispensable pour établir la nature exacte des agents employés, les lieux d’utilisation, le nombre de victimes et la chaîne de commandement. Mais la gravité de la conclusion américaine aurait dû placer cette affaire au centre de la couverture internationale. Imaginons un instant que des renseignements comparables aient accusé les FSR, ou un partenaire présumé des Émirats, d’avoir développé puis utilisé des substances chimiques : combien de gouvernements auraient immédiatement réclamé un embargo total, des sanctions maximales et une enquête spéciale des Nations unies ? Cette différence de traitement représente l’une des principales anomalies du dossier soudanais.

La brigade Al-Baraa ben Malik et la militarisation de l’islam politique

Parmi les forces combattant aux côtés des SAF figure la brigade Al-Baraa ben Malik, issue de la mouvance islamiste soudanaise et devenue un acteur militaire important du conflit. En septembre 2025, le Trésor américain l’a sanctionnée en raison de son implication dans la guerre, de son rôle déstabilisateur et de ses liens présumés avec l’Iran. Le communiqué officiel américain présente la brigade comme un acteur islamiste lié à Téhéran.

En mars 2026, les États-Unis ont désigné les Frères musulmans soudanais comme entité terroriste mondiale et annoncé leur classement comme organisation terroriste étrangère. La brigade Al-Baraa ben Malik a été identifiée par Washington comme leur branche armée. Cette désignation apparaît dans la base officielle de l’OFAC. Il convient de préciser qu’il s’agit d’une qualification juridique américaine, et non d’une désignation universelle adoptée par l’ensemble des États ou par les Nations unies. Elle n’en demeure pas moins politiquement majeure.

Selon les autorités américaines, les Frères musulmans soudanais auraient fourni jusqu’à 20 000 combattants à l’effort de guerre, dont certains auraient reçu une formation ou d’autres formes de soutien de la part des Gardiens de la révolution iraniens. Ces affirmations doivent être vérifiées avec la même rigueur que toutes les accusations émises par un gouvernement. Elles montrent néanmoins que la présence islamiste dans le camp d’al-Burhane ne peut plus être présentée comme une invention des FSR ou des Émirats.

Le danger dépasse le seul terrain militaire. Les réseaux islamistes peuvent utiliser la guerre comme un instrument de réhabilitation politique. En se présentant comme les défenseurs de l’État face aux FSR, ils effacent progressivement leur responsabilité dans les crimes et l’autoritarisme de l’ancien régime, reconstruisent leurs structures et préparent leur retour dans les institutions. Fournir des combattants aujourd’hui peut leur permettre de réclamer demain des ministères, des postes dans les services de sécurité et une nouvelle emprise sur l’économie.

Les soutiens étrangers du camp d’al-Burhane

Le récit dominant réduit souvent la dimension internationale de la guerre à une seule formule : « les Émirats soutiennent les FSR ». Or le camp d’al-Burhane bénéficie d’un réseau extérieur beaucoup plus vaste. L’Égypte lui apporte un soutien politique et stratégique majeur et, selon plusieurs analyses, une assistance militaire. Le pouvoir égyptien voit dans les SAF l’institution la plus susceptible de préserver un État soudanais centralisé, de protéger sa frontière méridionale, de défendre sa position dans le dossier du Nil et de contenir les forces paramilitaires susceptibles de déstabiliser la région.

L’Iran a fourni aux SAF des drones qui ont contribué à modifier le rapport de force. Cette coopération a accompagné le rétablissement des relations diplomatiques entre Khartoum et Téhéran en 2023. Elle s’inscrit dans une stratégie iranienne plus large visant à établir des relais militaires et logistiques autour de la mer Rouge. Pour Téhéran, le Soudan représente une façade maritime précieuse et une possibilité de reconstruire une influence déjà considérable sous le régime d’al-Béchir. Les liens signalés entre certains combattants islamistes soudanais et les Gardiens de la révolution renforcent les interrogations sur la profondeur de cette coopération.

La Turquie occupe également une place essentielle. Une enquête détaillée du Washington Post a mis au jour un contrat d’au moins 120 millions de dollars conclu avec Baykar, société codétenue par le gendre du président Recep Tayyip Erdoğan. Le contrat portait notamment sur des drones TB2, des centaines d’ogives, des stations de contrôle et une assistance technique au Soudan. Le journal a authentifié une partie des messages, des documents commerciaux, des données de vol et des images d’attaques. Des représentants de Baykar auraient assisté sur place à l’utilisation opérationnelle des drones. L’enquête du Washington Post détaille ces livraisons à l’armée soudanaise.

Les documents examinés font également apparaître les contreparties économiques envisagées : accès à des mines de cuivre, d’or et d’argent, droits de pêche et possibilité pour des entreprises turques de participer au développement d’un port stratégique sur la mer Rouge. Cette dimension est fondamentale. Les puissances étrangères ne soutiennent pas seulement un camp pour des raisons idéologiques ou humanitaires. Elles négocient des ressources minières, des infrastructures portuaires, des positions militaires et des corridors commerciaux. Le sang soudanais devient ainsi la monnaie invisible d’un marché géopolitique.

La Russie apparaît elle aussi dans cette compétition, à travers ses intérêts aurifères, ses anciens réseaux paramilitaires et son projet de base navale à Port-Soudan. Elle a entretenu des liens avec plusieurs acteurs soudanais, successivement ou simultanément, illustrant la fluidité des alliances et l’autonomie de certains réseaux économiques par rapport aux positions diplomatiques officielles.

L’Arabie saoudite : médiatrice officielle, puissance de moins en moins neutre

Au début de la guerre, l’Arabie saoudite pouvait encore se présenter comme un médiateur relativement équilibré. Avec les États-Unis, elle a accueilli les négociations de Djeddah. Riyad entretenait historiquement des relations avec les deux généraux, puisque les hommes d’al-Burhane comme ceux de Hemetti avaient participé à l’intervention de la coalition saoudienne au Yémen.

Avec le prolongement du conflit, les intérêts saoudiens se sont cependant rapprochés du camp des SAF. Des évaluations d’ACLED, de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne et du gouvernement britannique rangent désormais l’Arabie saoudite parmi les États alignés sur l’armée, aux côtés de l’Égypte, de l’Iran, de la Turquie et d’autres partenaires variables. Une synthèse du gouvernement britannique recense ces différents soutiens extérieurs.

Cet alignement n’est pas surprenant. Riyad possède des intérêts considérables dans la sécurité de la mer Rouge, les infrastructures portuaires, les routes commerciales et l’agriculture. Le royaume privilégie un État soudanais centralisé plutôt qu’un territoire durablement fragmenté. Il cherche également à limiter l’expansion de l’influence émiratie sur les côtes africaines et les grands axes logistiques de la région.

Les preuves publiques relatives à une aide militaire saoudienne directe demeurent moins précises que celles portant sur le contrat turc ou les drones iraniens. Il serait donc excessif de présenter chaque accusation de financement ou de livraison comme définitivement établie. Il n’est plus crédible, en revanche, de considérer l’Arabie saoudite comme un arbitre totalement extérieur au rapport de force. Son rapprochement avec le camp d’al-Burhane, son influence diplomatique et sa rivalité stratégique avec Abou Dhabi doivent être intégrés à toute analyse sérieuse.

Peut-on parler d’une stratégie saoudienne destinée à contenir les Émirats ? La compétition est manifeste au Soudan, au Yémen, dans la mer Rouge, les ports, la finance, l’aviation et l’attraction des entreprises internationales. L’existence d’un dispositif centralisé finançant chaque campagne médiatique contre Abou Dhabi exigerait cependant des preuves documentaires supplémentaires. Une analyse solide doit distinguer une convergence d’intérêts démontrable d’un complot dont l’organisation précise resterait à établir.

Mercenaires, milices et réseaux transnationaux

Le conflit soudanais attire également des combattants et des intermédiaires étrangers. Des ressortissants colombiens ont été recrutés pour combattre ou apporter des compétences techniques aux FSR, notamment dans l’utilisation des drones. Des circuits passant par la Libye ont été documentés, avec des transferts de combattants, de carburant et de matériel à travers des territoires contrôlés par des forces associées à l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar. Un rapport des Nations unies a décrit la Libye comme une base logistique et opérationnelle importante pour certains de ces mouvements. Associated Press a rendu compte des constatations des experts concernant ces réseaux.

Ces éléments sont graves et doivent être examinés sans complaisance, y compris lorsqu’ils conduisent vers des entreprises ou des individus installés aux Émirats. La présence d’une personne, d’une société ou d’un intermédiaire sur le territoire émirati ne démontre toutefois pas automatiquement l’implication du gouvernement d’Abou Dhabi. Il faut distinguer les activités privées ou clandestines, les opérations d’intermédiaires et les décisions formellement attribuables à un État.

Du côté des SAF, l’intégration de brigades islamistes, de milices communautaires et d’anciens réseaux sécuritaires d’al-Béchir pose un problème comparable. Une formation alliée à une armée reconnue ne devient pas respectable du seul fait de cette alliance. Le statut officiel du camp auquel elle appartient ne change ni son idéologie, ni ses méthodes, ni les risques qu’elle fait peser sur les populations civiles.

La guerre fonctionne désormais comme un marché international où circulent anciens militaires, sociétés de sécurité, courtiers en armements, opérateurs de drones, trafiquants d’or et groupes armés locaux. Des gouvernements peuvent officiellement soutenir un processus de paix tandis que des entreprises, des ressortissants ou des partenaires régionaux contribuent parallèlement à prolonger les combats. C’est précisément pour cette raison qu’une enquête sérieuse doit examiner l’ensemble des circuits financiers et militaires au lieu de désigner à l’avance un unique responsable extérieur.

Pourquoi les Émirats combattent l’islam politique

La politique étrangère des Émirats ne peut être comprise sans son opposition résolue à l’islam politique. Abou Dhabi considère les Frères musulmans et leurs réseaux non comme de simples partis conservateurs, mais comme des structures transnationales capables d’utiliser successivement les associations, les médias, les élections et les institutions afin de conquérir l’État et de réduire progressivement le pluralisme. Cette doctrine est contestée par certains chercheurs et gouvernements, mais elle possède une cohérence historique et stratégique évidente.

Depuis les soulèvements arabes de 2011, les Émirats ont soutenu des gouvernements, des mouvements politiques et parfois des acteurs militaires opposés aux forces islamistes, de l’Égypte à la Libye, du Yémen à la Corne de l’Afrique. Leurs détracteurs décrivent cette politique comme interventionniste. Leurs défenseurs y voient une stratégie destinée à empêcher la constitution d’un arc idéologique qui instrumentaliserait la religion, polariserait les sociétés et ouvrirait la voie à de nouveaux régimes autoritaires.

Au Soudan, le retour des structures d’al-Béchir dans l’environnement des SAF donne un contenu concret à cette inquiétude. Du point de vue émirati, empêcher la reconstitution d’un régime dominé par les islamistes ne signifie pas seulement défendre un intérêt national. Cela revient aussi à éviter que le Soudan, situé entre le Sahel, l’Égypte, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique, ne redevienne une plateforme pour des réseaux idéologiques et militaires transnationaux.

Cette vision ne peut néanmoins absoudre aucune atrocité. Les massacres ethniques, les violences sexuelles, les pillages et l’obstruction de l’aide attribués aux FSR doivent être condamnés et poursuivis. Combattre l’islam politique ne donne à personne un permis de tuer des civils. Mais cette règle doit s’appliquer de la même manière aux SAF, aux brigades islamistes qui les accompagnent et aux gouvernements étrangers qui leur procurent des armes, des technologies ou une protection politique.

Les accusations contre les Émirats : ce qui est établi et ce qui ne l’est pas

Le gouvernement lié aux SAF accuse les Émirats de fournir des armes, des moyens logistiques et un appui financier aux FSR, notamment à travers le Tchad et d’autres circuits régionaux. Abou Dhabi dément catégoriquement tout soutien militaire aux deux parties. Amnesty International a identifié au Soudan des équipements chinois qu’elle estime avoir été réexportés par les Émirats, tandis que différents enquêteurs ont considéré certains circuits d’approvisionnement comme crédibles. Ces accusations justifient des investigations indépendantes, mais elles ne constituent pas, à elles seules, une décision judiciaire établissant la responsabilité de l’État émirati.

La Cour internationale de Justice a rejeté en mai 2025 la procédure engagée par le Soudan contre les Émirats au titre de la Convention sur le génocide. Elle l’a fait pour défaut de compétence, en raison d’une réserve juridique formulée par les Émirats, et non après avoir jugé le fond des accusations. La procédure et la décision sont consultables sur le site de la Cour internationale de Justice. Cette décision n’est donc ni une condamnation d’Abou Dhabi ni un jugement général sur l’ensemble des allégations.

À ce jour, aucune juridiction internationale n’a établi sur le fond que l’État émirati serait juridiquement responsable des atrocités commises au Soudan. Il est donc nécessaire de parler de soutien présumé, d’accusations, d’indices ou de circuits contestés, et non d’une culpabilité définitivement démontrée.

La véritable anomalie réside dans l’asymétrie de l’attention. Les accusations visant les Émirats sont souvent présentées comme si elles résumaient à elles seules la dimension internationale de la guerre. Les contrats turcs, les drones iraniens, le rôle stratégique de l’Égypte, l’alignement saoudien, les intérêts russes, les armes chimiques et le retour des islamistes apparaissent comme des éléments secondaires. Il ne s’agit pas de réclamer le silence sur Abou Dhabi, mais d’exiger la même intensité d’investigation pour toutes les puissances impliquées.

L’aide humanitaire émiratie que certains récits cherchent à effacer

Les Émirats figurent parmi les principaux bailleurs de l’aide destinée aux Soudanais. Selon les données communiquées par Abou Dhabi, plus de 4,24 milliards de dollars ont été consacrés au Soudan entre 2015 et 2025, dont près de 784 millions depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023. Cette assistance comprend des cargaisons alimentaires, des médicaments, des évacuations, des hôpitaux de campagne et des contributions au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, à l’Organisation mondiale de la santé, au Croissant-Rouge et à d’autres partenaires humanitaires.

En février 2026, les Émirats ont annoncé une contribution supplémentaire de 500 millions de dollars au dispositif humanitaire des Nations unies pour le Soudan. Reuters a rendu compte de cet engagement. Cette aide possède une réalité concrète : elle permet de nourrir, de soigner et de protéger des populations qui seraient autrement abandonnées.

On ne peut pas demander aux États arabes de prendre davantage de responsabilités humanitaires, puis présenter automatiquement chacune de leurs interventions comme une opération de propagande. L’aide émiratie doit être contrôlée, évaluée et rendue traçable, comme celle de tous les bailleurs. Elle ne peut cependant être effacée parce qu’elle contrarie un récit politique hostile à Abou Dhabi.

L’action humanitaire ne répond pas automatiquement aux accusations militaires, tout comme une accusation contestée ne permet pas d’annuler les effets réels de l’assistance apportée aux civils. Les deux dimensions doivent être examinées séparément, avec la même exigence de preuves.

Du Yémen au Soudan, une compétition entre deux visions du Golfe

Le Soudan n’est pas un dossier isolé. Au Yémen, l’Arabie saoudite et les Émirats avaient commencé la guerre dans la même coalition, mais leurs priorités ont progressivement divergé. Riyad a privilégié le maintien formel d’un État yéménite unifié sous l’autorité d’un gouvernement central, tandis qu’Abou Dhabi a soutenu des forces méridionales et des partenaires locaux opposés aux groupes islamistes.

Cette divergence reflète deux visions différentes de l’ordre régional. L’Arabie saoudite privilégie des structures étatiques compatibles avec sa sécurité frontalière et sa prééminence politique. Les Émirats s’appuient davantage sur des partenaires locaux, des infrastructures portuaires, des réseaux sécuritaires et des alliances économiques. Ces méthodes peuvent être critiquées ou défendues, mais elles expliquent pourquoi deux pays longtemps présentés comme inséparables se trouvent désormais en compétition au Yémen, au Soudan, dans la mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique.

L’ascension internationale des Émirats constitue en elle-même un changement considérable. Un pays de taille relativement modeste a construit des compagnies aériennes mondiales, des ports stratégiques, des fonds souverains, des infrastructures logistiques et un réseau diplomatique lui permettant d’agir très au-delà de son territoire. Cette réussite suscite de l’admiration, mais aussi des résistances chez ceux qui estiment que cette influence remet en cause les hiérarchies régionales traditionnelles.

Pour en finir avec l’indignation sélective

Le problème n’est pas que l’on enquête sur les Émirats arabes unis. Toute accusation crédible de transfert d’armes doit être examinée. Le problème apparaît lorsque cette exigence disparaît dès qu’il est question des armes chimiques attribuées aux SAF, des drones iraniens, du contrat turc de 120 millions de dollars, du soutien égyptien, de l’alignement saoudien, des réseaux russes ou du retour militaire des structures islamistes d’al-Béchir.

La vraie question n’est pas de savoir si les Émirats doivent être placés au-dessus de toute critique. Aucun État ne doit l’être. La question est de comprendre pourquoi les accusations visant Abou Dhabi sont si souvent présentées comme un verdict, tandis que les faits concernant les soutiens du camp adverse sont ramenés au rang de détails secondaires.

Une lecture honnête du conflit doit reconnaître simultanément plusieurs réalités. Les FSR portent la responsabilité d’atrocités considérables et aucune stratégie de lutte contre l’islam politique ne peut les en absoudre. L’armée d’al-Burhane n’est ni neutre ni isolée : elle bénéficie de soutiens internationaux importants, a permis le retour d’acteurs de l’ancien régime islamiste et fait l’objet d’accusations extrêmement graves concernant l’emploi d’armes chimiques. Les Émirats poursuivent leurs propres intérêts, comme toutes les puissances engagées dans la région, mais ils défendent également une vision cohérente contre l’islam politique et fournissent une aide humanitaire dont l’ampleur ne peut être honnêtement niée.

Le peuple soudanais ne sera sauvé ni par la propagande des SAF ni par celle des FSR, ni par une campagne attribuant à un seul pays la responsabilité d’une guerre alimentée par une multitude d’États, de milices, d’entreprises et de réseaux clandestins. Une issue ne deviendra possible que lorsque chaque puissance extérieure devra répondre de ses actes selon les mêmes critères, lorsque toutes les chaînes d’approvisionnement seront examinées avec la même rigueur et lorsque le retour des idéologies qui ont déjà détruit le Soudan cessera d’être ignoré.

C’est précisément cette égalité de traitement qui manque aujourd’hui.

(*) Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance et les mutations du monde contemporain.

HTTPS://Belgium-times.be

Read Entire Article